Frère Jacques: Les Escroqueries de Médecin

Il pleut sur les toits, comme il pleut sur l’escalier

Ce n’était pas une maison de vacances ordinaire, la maison de ma grand-mère. C’était un chalet de montagne situé dans une banlieue de Nice. L’entrée était peinte d’un bleu turquoise qui resplendissait de toutes les couleurs, sauf le turquoise. Le chalet, d’un ocre jaune qui n’était pas cassé mais bien brisé, brillait par sa différence avec les maisons du  voisinage. L’ escalier extérieur, pour monter au premier étage, était mi-cimenté, mi-bois. Comme par plaisanterie, les marches en bois étaient situées en haut de l’escalier, se pliant sous le poids de nos petits pieds joyeux, émettant un “crac” qui nous prévenait d’une catastrophe annoncée. Vous comprendrez que, les escaliers étant bâtis le long du mur extérieur de la maison et le fait qu’à Nice, lorsqu’il pleut…il pleut, nous courrions, au fil des étés, de plus en plus de risque de tomber à travers les marches pour finir la journée dans les hécatombes de l’oubli, et la semaine à l’hôpital.

Elle avait du gout, ma grand-mère. Par soucis de symétrie, les WC étaient également installés à l’extérieur, de l’autre coté du chalet. Si le chalet manquait quelque peu de confort pour des raisons qui seront détaillées plus loin, le jardin compensait ce manque. Et de quelle façon. Ce n’était pas un jardin, c’était une jungle, l’Amazonie de mon enfance. On s’y perdait, tellement il était grand et peuplé d’arbres, de buissons et de bosquets.

Un jour, ma mère me demanda d’écrire une carte pour celles et ceux qui étaient restés à Londres pendant nos vacances. Je n’avais pas envie d’écrire, trop pressé que j’étais, d’aller jouer dans ce jardin merveilleux. Je devais retrouver le trésor de Rackham le Rouge que j’avais caché la veille. Je m’assis à un bureau, l’air désolé, et essayai en vain de trouver les mots pour décrire mon coin de paradis.  Quand j’y pense aujourd’hui, comment n’ai-je pas pu trouver les mots nécessaires pour décrire le cyprès immense et majestueux, dominant mon territoire; la vigne qui serpente sournoisement l’allée centrale, laissant derrière elle une trainée de raisins noirs au gout de framboise; les pèches à la peau veloutée, m’incitant à les cueillir et les déguster; le figuier dont je ne voulais jamais que les figues murissent, annonçant  la fin des vacances. Je suis resté un bon moment assis à mon bureau, la plume vide, avant d’écrire deux lignes qui témoignaient de mon enthousiasme à écrire cette maudite carte.

Chers Tous,

Tout va bien. Il fait beau et chaud, et le jardin est feuillu.

Je ne vous fais pas dire la réaction de ma mère, qui tout en me disant que c’était navrant que je ne veuille pas faire un effort pour leur écrire, me chassa du salon pour m’envoyer dans le jardin de mes rêves. Sans le savoir, le savon qu’elle m’a passé ce jour-là, sentait bien meilleur que le savon de Marseille que je recevais d’habitude.

Ma grand-mère a habité dans cette maison, en compagnie de sa sœur, ma grand-tante, donc. Toutes les deux veuves, elles ne se supportaient pas la plupart du temps, mais ne pouvaient pas vivre l’une sans l’autre. Combien d’heures ai-je passé, assis sur une marche entre une chambre à coucher et la cuisine, à les écoutez toutes les deux bavarder en bon vieux Niçois. Pendant bien des semaines, je n’y comprenais strictement rien à ce patois, puis, d’un seul coup, cela a fait “clic” dans mon esprit et j’ai compris le Nissart, le dialecte de mes vacances. Je suis sûr qu’au jour d’aujourd’hui, cette langue du soleil est restée secrètement cachée dans les bas-fonds de mon psyché.

Que s’est-il passé au petit chalet de mes vacances? Pourquoi ne s’est-il pas transformé en villa de luxe? Ou en villa tout simplement ? Croyez le ou non, mais je pense ne pas me tromper en disant que ma grand-mère a vécu au moins une quinzaine d’années avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête, portant le nom “expropriation”.

Ma grand-mère habitait  le quartier de l’Ariane, à l’Est de Nice. Dans les années 60, notre coin du quartier ne comptait que quelques maisons loin les unes des autres. Cela sentait presque la campagne de l’arrière-pays. La seule attraction notable dans le quartier se trouvait sur le haut d’une colline dont la route d’accès passait devant le portail du chalet. C’était le cimetière de l’Est, cité dortoir par excellence.

Frère Jacques, Jacquou per toujoù

Vers la fin des années 60, commença le changement qui annoncerait que je ne pourrais plus chasser mon trésor. Des grands HLM se montèrent les uns après les autres, et furent peuplés par des gens avec des accents bizarres. Le quartier devait grandir et il n’y avait plus la place pour un chalet. Ma vigne avec ses raisins au gout de framboise serait remplacée par une route bétonnée et un parking. Le fâcheux de l’histoire est que ma grand-mère ait dû attendre trois fois trop longtemps avant de recevoir son avis et une indemnité de trois fois rien pour le dérangement. Et pourtant, elle n’en voulait à personne, car elle considérait le maire de l’époque comme membre de sa famille, la famille des vrais niçois. Frère Jacques, Jacquou per toujoù (Jacques pour toujours). Jacques Médecin était demi-dieu, demi-homme, et escroc à part entière. Pendant presqu’un quart de siècle, Jacques Médecin fut le maire incontestable, et incontesté, de la capitale de la Baie des Anges, grâce à un réseau de clientélisme sans pareil.

J’ai l’avantage sur mes adversaires d’avoir serré la main au moins une fois à tous mes électeurs. –  Jacques Médecin

Jacques Médecin accéda à la mairie de Nice en 1966 et tiendra les rennes de la ville jusqu’en 1990. Obsédé par le désir de faire de Nice une ville cosmopolite, il n’hésite pas à s’associer au milieu douteux, pour ne pas dire mafieux, de la ville. Il sera poursuivi et condamné pour plusieurs affaires de corruption : délit d’ingérence en 1992; détournement de fonds, abus de biens sociaux et corruption en 1995; fraude fiscale en 1998 (condamnation par défaut).

Bien que condamné,  notre Jacqou tant aimé par ma grand-mère, évitera plusieurs peines de prison ferme en s’exilant en Uruguay de septembre 1990 jusqu’à son extradition en novembre 1994. En Uruguay, il s’installe à  Punta del Este, où il se fera construire une somptueuse résidence. Il est condamné le 24 juin 1995 pour une affaire de pots-de-vin de 4 millions de francs. Il effectue 672 jours de détention, en Uruguay et en France.

“On est jaloux,” me disait ma grand-mère, “tout le monde lui en veut. Et puis, tu sais, il en a tellement fait pour la ville .” Ma grand-mère, sans le savoir, m’a donné la réponse à la question que je me pose, à savoir  pourquoi les Niçois pardonnent-ils avec tant de facilité un homme politique véreux. En adorant le fils, les Niçois pensaient surement au père, Jean Médecin. Durant son règne sur la ville, qui a duré trente-cinq ans, Jean Médecin avait fait de Nice une ville endormie. Jacqou redynamise la ville, en cautionnant  des projets somptueux comme le musée d’art moderne et d’art contemporain, le centre commercial Nice-Etoile, le palais des congrès Acropolis, ou encore l’agrandissement de l’aéroport de Nice-Côte d’Azur. Mais ces projets coutent cher à la ville de Nice qui s’endette de plus en plus, et Médecin renégocie la dette. En septembre 1991, il est déclaré “comptable de fait”, pour la somme  5,7 millions de francs de l’époque par la Chambre régionale des comptes à propos de cette renégociation. Il s’avère que d’importantes commissions ont été versées à des tiers, sans résultat tangible.

Ah, Jacqou, tu en as fait pour ta ville, je l’admets, mais là où je t’en veux, c’est que non seulement tu t’en aies mis plein les poches, mais que tu aies aussi volé l’argent de ma grand-mère. Tu te rappelles de ta valise bourrée d’argent retrouvée par un policier à l’aéroport Charles de Gaulle? C’était le reste de la somme que tu devais  à ma grand-mère pour son expropriation honteuse.

Au revoir, Emile Ripert

Je suis retourné à l’Ariane dans les années 80. Je ne reconnaissais plus rien. J’étais comme déboussolé dans les souvenirs de ma propre enfance. Seul  le nom “Avenue Emile Ripert”, l’avenue qui menait, jadis, à la Place de l’Ariane,  me rassura que j’étais au bon endroit. La petite église, située en face du portail du chalet, et où j’avais pu voir et entendre l’allégresse des mariages, et le désespoir des enterrements, avait disparu. Combien de fois mon père avait-il garé sa belle voiture décapotable devant l’église? Dans les années 60, il conduisait une Ford Zéphyr dont la plaque d’immatriculation faisait rire les passants : CUL 325. Dans les années 70, c’étaient les grosses américaines qui lui plaisaient (je parle toujours de voitures bien entendu). Une année, nous étions prêts à voyager de Londres à Nice en voiture lorsque, le soir avant le départ, mon père s’est aperçu qu’il manquait un boulon au radiateur. Au lieu d’amener la voiture chez le garagiste, il a tout simplement fixé le radiateur avec un bout de ficèle. Vous imaginez la suite bien sûr. En pleine Bourgogne, le radiateur s’est détaché et l’hélice a fait le reste. Pensant que le bruit provenait du vent, mon père ne s’est pas arrêté jusqu’au moment où le radiateur  a complètement été détruit par l’hélice. Nous avons passé la journée à Précy-sous-Thil en attendant le train du soir Dijon-Nice.

Face à l’ampleur du changement, je n’avais pas cherché l’emplacement du chalet. J’avais fait demi-tour, laissant mon trésor de Rakham le Rouge sous une pile de souvenirs. Cependant, je viens de revoir des images du quartier grâce à “Google Maps”. A l’emplacement du chalet, il n’y a plus rien qui laisse penser que le chalet s’y trouvait. Même le cyprès, que je croyais invincible, n’avait pas résisté à la charge du bulldozer, et au poids du béton. Je vois, à coté de l’ancien emplacement du chalet, un grand commissariat de police, synonyme de la tension qui règne régulièrement à l’Ariane. Dans le temps, un petit bureau de police se trouvait de l’autre coté de la place. Une fois j’y suis allé en courant, suite à un cambriolage au chalet. Les cambrioleurs, vraisemblablement des gitans du coin, avaient volé une collection de casseroles en cuivre qui pendait au mur, pendant que nous étions partis pour un court séjour à la montagne. Mes parents, étant partis en voyage, ce fut à moi, 12 ans, d’aller prévenir les gendarmes. Au bureau, le gendarme me demanda s’il y avait eu effraction. “Non, dis-je, mais ils ont cassé la porte.” Le gendarme me regarda et sourit, comme pour dire “pauvre petit”. Ne savait-il pas qu’étant bilingue, il se peut que de temps en temps on connaisse un mot dans une langue mais pas dans l’autre, et vice versa? S’il m’avait dit ‘break-in”, j’eus surement compris, et lui non. Je suis quand même fier de pouvoir parler l’anglais avec un soupçon d’accent londonien, et le français avec un chouia d’accent venant de nulle part.

 

La pendule du chalet

Cela m’avait fait beaucoup de peine de voir notre chalet saccagé, mais mon sens d’humour resta intact et bien British. Je dis à ma grand-mère que la prochaine fois que nous partions quelques jours, nous laisserions une pancarte sur la porte d’entrée, adressée à toute personne ayant envie de voir l’intérieur du chalet sans notre permission :

Pardon, Messieurs les voleurs, chez-nous, il n’y a plus rien à voler.

En effet, il n’y avait plus grand chose à voler dans le chalet de mon enfance. Le seul objet auquel je tenais était une petite pendule en bois, incapable de garder l’heure juste. Elle a fini ces jours chez-moi, aux Pays-Bas, en tombant du mur où elle était accrochée. Elle dégringola l’escalier et la maison fut remplie, pour un court instant, d’une cacophonie de sons de cloches, de rires d’enfants jouant dans un jardin merveilleux, et de souvenirs d’un trésor jamais retrouvé.

Adiéou, Jacquou per toujoù.”

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