Quand “J’aime” Peut Tuer: Le Coté Sombre Du Web

Parfois, un acte isolé de violence vous remplit avec tant de dégoût et de haine pour les malfaiteurs, que vous ne pouvez vous empêcher de crier votre colère au monde entier. Tout à fait par hasard, j’ai lu le fait divers décrit dans cet article, sur le site d’informations NOS de la télévision néerlandaise. L’acte de violence et ses conséquences sont le résultat direct de deux phénomènes. Le premier, est ce que le philosophe allemand Hannah Arendt a décrit comme « la banalité du mal ». Le second, décrit au milieu du 17e  siècle par le philosophe français René Descartes, concerne la notion  de dualisme,  la distinction entre l’esprit et la matière. Le dualisme a été mis à jour  par plusieurs auteurs afin d’essayer de l’appliquer à notre monde numérique.

 

La banalité du mal

La banalité du mal correspond à l’idée que la personne la plus ordinaire pourrait commettre un acte malveillant sans y réfléchir par deux fois.  Pour Arendt, le raisonnement n’a aucune prise sur le  mal parce que la raison ne comprend pas le mal et n’y a aucun accès. Le mal ne peut pas s’expliquer et on ne peut pas expliquer le mal. Il est, tout simplement,  insensé.

« En effet mon avis est maintenant que le mal n’est jamais « radical», il est seulement extrême, et qu’il ne possède ni la profondeur, ni n’importe quelle dimension démoniaque. Il peut envahir et s’étendre dans le monde entier avec précision parce qu’il se propage comme une moisissure au-dessus de la surface. C’est `défiant la pensée’,  comme je dis, parce que la pensée essaye d’atteindre de la profondeur, pour aller aux racines, et du moment où elle  concerne le mal, elle est frustrée parce qu’il n’y a rien. »    Hannah Arendt, lettre à Gershom Scholem

En d’autres termes, quand le mal est fait, la pensée n’a aucune chance de sauver la mise. Et quelque chose que vous faites sans penser devient banal ou courant. Dans son compte-rendu du procès de l’ancien fonctionnaire SS Adolf Eichmann, qui a eu lieu à Jérusalem en 1963, Eichmann est décrit par Arendt  comme un homme tout à fait normal.

« La difficulté avec Eichmann était précisément que tellement d’autres personnes étaient comme lui, et que nombreuses d’entres-elles n’étaient ni perverties ni sadiques, qu’elles étaient, et le sont toujours, terriblement et épouvantablement normales. Du point de vue de nos institutions juridiques et de nos normes de jugement moral, cette normalité était beaucoup plus terrifiante que toutes atrocités prises dans leur ensemble. »  Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem

Ce qui dérange le plus dans les observations d’Arendt était que ceci pourrait arriver à n’importe lequel d’entre-nous. Elle s’est presque sentie désolée pour l’homme qui paraissait si stupide pour ne pas pouvoir réfléchir  à ce qu’il faisait. Elle ne pouvait certainement pas le décrire en tant que « monstre ». Vous pouvez imaginer comment ses commentaires ont été reçus par la communauté juive.

 

Je tweet donc je suis

« Je pense que donc je suis » est une formule célèbre attribuée au philosophe français, René Descartes. Pour le philosophe, vos pensées fournissent la seule plateforme vraie sur laquelle vous pouvez dissiper tous les doutes au sujet du monde qui vous entoure. Mais quel est le rapport entre vos pensées et le monde physique comme représenté par votre corps ? Sont les mondes mental et physique vraiment séparés et, si oui, comment agissent-ils l’un sur l’autre? Pour Descartes, les propriétés physiques sont pour chacun d’entre-nous visibles et mesurables, tandis que ce sont les propriétés mentales qui définissent vraiment qui vous êtes en tant qu’individu. Ces propriétés mentales sont cachées et infinies. Un problème crucial, dans ces rapports esprit/corps plus que compliqués, est que l’esprit est littéralement emprisonné à l’intérieur du corps et ne peut pas s’échapper jusqu’au moment où le corps cesse de fonctionner. Pendant la vie, l’esprit est constamment retenu par la présence physique du corps.

Beaucoup a été dit sur la question de savoir si la réalité virtuelle, en ligne sur le web, et la vie réelle, sont effectivement séparées, de la même manière que Descartes l’a pensé pour l’esprit et le corps. Est-ce que ce concept de dualisme numérique peut s’appliquer au web, ou fonctionne l’Internet uniquement comme « réalité augmentée»? On ne peut pas nier qu’un rapport étroit entre le «vrai» monde et «l’espace du Web» n’existe pas. Les événements qui ont eu lieu dans le monde arabe depuis 2010 témoignent de la façon dont l’Internet, et des médias sociaux en particulier, peuvent influencer et diriger le déroulement des événements. Si le Web n’était pas aussi réel, certains gouvernements ne seraient pas aussi préoccupés à vouloir le supprimer ou, au moins, le manipuler. Cependant, je suis convaincu, qu’une fois que vous êtes en ligne, quelque chose vous arrive. Votre corps demeure fermement derrière l’écran, et le reste traverse la frontière cybernautique. Libéré de l’enfermement du corps, l’esprit est capable d’errer dans le « Cyberspace » sans censure ou peur, ou raison. C’est où le « vous  intérieur» peut s’exprimer avec sa pleine capacité. C’est où  cela peut devenir dangereux ou même mortel. Mais même dans l’espace du Web, des normes doivent être  en vigueur, et des codes de conduite suivis. De la même manière que les messages et les images entrants vont affecter votre psyche, il en est de même pour vos messages diffusés. La réception de quelques «tweets» insultants peut être facilement contrée en ignorant ou en bloquant les expéditeurs. Mais que se passe-t-il si vous recevez des dizaines ou des milliers de « tweets » insultants, et même des menaces violentes, quotidiennement? Les «tweets» répétés peuvent facilement devenir des voix dans votre tète et personnages dans vos cauchemars, et cela me ramène à mon fait divers.

 

Un “J’aime” qui tue

Carolina Picchio était une belle jeune fille italienne qui, il y a 4 ans, s’est suicidée en sautant d’une fenêtre d’un 3ème d’étage. Elle avait tout juste 14 ans. Son acte désespéré était une conséquence directe d’intimidations en ligne, le premier cas de ce genre en Italie. En décembre 2012, la jeune écolière assiste à une fête et, sous l’influence de ses amis, boit beaucoup trop. Elle se sent mal et se dirige vers la salle de bains. Un groupe de jeunes garçons l’a suivie, la moleste, et filmé l’assaut qui a ensuite été diffusé dans leur groupe WhatsApp, puis plus tard sur Facebook et ailleurs. La vidéo a reçu 2600 «j’aime», chaque « clic » décrit par son père comme étant un « coup mortel ». Elle s’est suicidée le 5 janvier 2013.

En Italie, ce n’est pas un cas isolé d’intimidation en ligne. Il y a eu tellement d’incidents signalés, qu’une clinique spécialisée a été ouverte à Milan, pour venir en aide aux victimes d’harcèlements et d‘intimidations lié au web, la « cyber-intimidation ». La clinique a accueilli plus de mille victimes en 2016, dont 80% a été directement affecté par des publications et des réactions sur le Web. La tragédie qui a frappé Caroline Picchio est, à mon avis, une conséquence directe du dualisme numérique de Jurgenson et de la banalité du mal d’Arendt qui ne se produisent peut-être pas à un niveau global, mais peuvent agir sur des cas individuels. Les coupables sont autant les agresseurs « réels » que les 2600 « j’aime » virtuels. Vous pourriez même spéculer qu’elle aurait survécu l’humiliation de l’attaque si les 2600 « j’aime » n’avaient pas été envoyés. Quant à René Descartes, il nous aurait probablement dit « et bien, je vous l’avais dit … », et nous pourrions lui pardonner pour son sarcasme à se sujet. Ses idées de dualisme ont été proposées bien avant l’arrivée du Web. Ainsi donnons lui, selon la véritable tradition cartésienne, le bénéfice du doute. Lui aussi, a eu une expérience personnelle du dualisme et d’humiliation, quoique posthume. Seize ans après sa mort à Stockholm en 1650, un ambassadeur français très pieux a exhumé les restes du philosophe et les a transportés à Paris pour les enterrer à l’église de Sainte Geneviève du Mont. Pendant la révolution française, les os de Descartes ont été cachés au Musée des Monuments Français, parce que l’église était sous attaques. Quand un deuxième enterrement a eu lieu en 1819, à l’église de Saint Germain des Près , on a découvert que le crâne de Descartes manquait, ainsi que de nombreux os. Il s’est avéré que le crâne n’a jamais quitté la Suède. Heureusement, il a été restitué en 1821. Une copie du crâne est actuellement exposée au  Musée de l’Homme, avec l’original sous clés au sous-sol du musée. Pas d´escapades cette fois-ci , René. Quant  à nous tous, faisons dorénavant attention avant de cliquer sur l’icône « j´aime ».

 

 

 

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