“Erdogan, Laissez Votre Démocratie Bidon à La Maison”

En interdisant l’entrée à deux élus politiques turcs importants, les Pays-Bas ont déclenché un conflit sérieux avec la Turquie. La décision de ne pas permettre que la politique turque soit officiellement exprimée sur le sol hollandais ne peut être justifiée que si la décision prise est basée sur des principes moraux qui peuvent être, autant que possible, universellement appliqués. La décision ne doit pas se baser sur un simple désaccord avec un régime politique particulier. Par ailleurs, les violences perpétrées par des ressortissants turcs dans le centre de Rotterdam n’ont strictement aucune place dans notre société et devraient être sévèrement condamnées d’un côté comme de l’autre.

 

Sayan Kaya projetait de participer à un rassemblement de sympathisants du président turc Erdogan, dans la ville de Rotterdam aux Pays-Bas. La communauté turque représente 8% de la population de la ville, qui compte un peu plus de 600.000 habitants. Le but du rassemblement était de soutenir la campagne référendaire du président, qui souhaite transformer la démocratie « parlementaire » de la Turquie (notez les guillemets) en système présidentiel bien plus autoritaire. Si Erdogan remporte le référendum, il pourrait rester à la tête du pays jusqu’en 2029. Le conflit est monté d’un cran lorsque le ministre turc des affaires étrangères, Mevlüt Çavuşoğlu, a vu sa permission de visiter les Pays-Bas révoquée. Les deux incidents ont incité une réponse rapide et cuisante du gouvernement turc, qui a décrit les Néerlandais de « restes nazis » et de fascistes. Sayn Kaya a décrit son interpellation comme étant  une violation des droits de l’homme et du droit international. Elle devrait tout savoir à ce sujet, ayant participé activement à ces mêmes violations dans sons propre pays.

L’incident survenu à Rotterdam ne devrait pas surprendre le gouvernement turc. Sayan Kaya avait été priée d’annuler sa visite qui coïncidait avec les élections parlementaires néerlandaises, organisées le 15 mars. Le raisonnement derrière la décision du premier ministre néerlandais, Mark Rutte, est logique et prévisible. Selon des derniers sondages, la campagne de Geert Wilders, leader parti d’extrême-droite (PVV), marque le pas. Plusieurs sondages le placent en deuxième position et non plus comme favori. Rutte a probablement pensé de manière logique, qu’en acceptant officiellement qu’une réunion de campagne référendaire pro-Erdogan ait  lieu sur le sol néerlandais, cela témoignerait d’un soutient au régime d’Erdogan, et contribuerait aux sentiments anti-Turcs aux  Pays-Bas. Wilders et le PVV en seraient les bénéficiaires. C’est un risque que Rutte ne pouvait pas prendre, d’autant plus que les résultats de l’élection parlementaire s’annoncent extrêmement serrés. Wilders, qui semble passer autant de temps sur Twitter que son copain Donald Trump, essaye de profiter de la situation quelle que soit la position du premier ministre, Mark Rutte.

Les Pays-Bas peuvent voir que ces personnes sont des Turcs, non des Néerlandais. Ils ont les passeports néerlandais, mais ils n’appartiennent pas ici.  – Geert Wilders

Les raisons du refus des Pays-Bas de permette que la campagne référendaire turque ait lieu sur son territoire devraient être beaucoup plus qu’une question de stratégie électorale. La question fondamentale qui doit être posée est double. Premièrement, est-il juste qu’un pays essaye de promouvoir son agenda politique national sur sol étranger? Deuxièmement, est-il juste que des migrants qui ont librement choisi de vivre aux Pays-Bas et sont censés accepter et même favoriser le régime politique de leur pays d’adoption, participent, sur son sol, à un processus politique de leur pays d’origine qui est clairement en conflit avec celui de leur pays d’accueil?

La réponse à la première question est un « non » catégorique. Il y a une différence fondamentale entre manifester sons avis pour ou contre une situation politique dans un pays étranger, et manifester avec la participation active d’élus politiques étrangers en exercice, dans un processus politique se déroulant ailleurs. Je ne juge pas du droit des migrants turcs de participer aux élections dans leur pays d’origine, et cela représente même un droit. Par contre, la participation d’élus étrangers dans ce processus politique qui ne concerne que leur propre pays, provoque une interférence politique qui ne peut être que déstabilisante pour le pays dans lequel ils se trouvent. Ces effets déstabilisants ne doivent pas être sous-estimés, surtout quand la nature de la « campagne dans une terre étrangère » représente une politique qui est en conflit direct avec les valeurs démocratiques et morales du pays d’accueil.

La question de savoir si les migrants devraient soutenir et favoriser ouvertement leurs régimes qui semblent antidémocratiques et agressifs, reste compliquée. Néanmoins, j’estime que la réponse serait également un « non » catégorique. Que doit-on penser des migrants qui, tout en bénéficiant de la liberté et de la nationalité de leur pays d’adoption, choisissent de faire campagne avec l’appui de politiciens venus de l’étranger spécialement pour la circonstance? Les migrants qui décident de vivre et travailler dans un autre pays si différent du leur, doivent être préparés à changer, ou au moins modérer, leurs points de vue et leurs habitudes, afin de vivre en harmonie avec les autres membres du pays d’adoption. Ce processus qui équivaut à une assimilation, revêt une importance primordiale. Les Pays-Bas font partie des pays les plus démocratiques et libres au monde. À cet égard, ce n’est pas le rassemblement lui-même qui a été interdit, mais la participation officielle d’élus politiques actifs pro-Erdogan. Après avoir passé des années aux Pays-Bas, les migrants de première génération devraient pouvoir discerner un véritable pays démocratique, tel que les Pays-Bas, « d’une contrefaçon bon marché » comme la Turquie. Par ailleurs, la plupart des migrants turcs détiennent une double nationalité, ce qui démontre leur allégeance envers les Pays-bas, pays qui les accueille. Quant aux Turcs de deuxième et troisième générations, ils ont sûrement grandi avec des valeurs occidentales aussi bien que les valeurs de leurs parents. J’étais étonné de voir tant de jeunes Turcs, qui vraisemblablement sont nés aux Pays Bas, exprimant leur colère dans les rues de Rotterdam, jusque tard  dans la nuit. Ils doivent pouvoir se rendre compte que si Erdogan remporte le référendum,lui accordant des pouvoirs renforcés, il deviendra, en fait, le premier dictateur turc légitime. Nous ne pouvons rien faire si la communauté turque n’est pas assez lucide pour s’en rendre compte. De façon générale, un bon nombre d’électeurs sont aveuglés pendant des années par des politiciens charismatiques qu’ils considèrent comme leurs sauveurs. Ceci dit, les Pays-Bas doivent respecter les principes démocratiques qui sont les siens, et ne pas être intimidé par les singeries d’un dictateur en attente, frappant constamment à la porte de l’Union européenne.

La visite des deux politiciens turcs du haut rang, pour effectuer une campagne politique interne sur le sol hollandais, n’est rien d’autre qu’une provocation politique. Erdogan se rend bien compte de la fragilité politique dans  laquelle se trouvent les Pays-Bas, à quelques heures des élections parlementaires qui risquent de menacer une nouvelle fois la nature même de nos démocraties. Si Rutte n’avait pas réagi, lui et son parti subiraient les conséquences de son inaction aux urnes, et probablement dans les rues des villes et des cités des Pays-Bas. Cependant, de par la décision qu’il a prise, Rutte court le risque de voir la communauté turque entière, ainsi que d’autres minorités, s’éléver contre lui. Ceci peut encore se produire, en réponse aux dernières remarques cyniques faites par Erdogan, qualifiant les Pays Bas de « république bananière » et d’état « fasciste » antidémocratique. Le référendum factice, ainsi que la tentative d’Erdogan de présenter une fausse démocratie au peuple Turc, ont été renforcés par la réaction d’une nation démocratique qui aurait eu trop à perdre si elle avait agi de n’importe quelle autre manière.

Il  est remarquable, cependant, que le ministre des affaires étrangères turc, à  qui l’entrée aux Pays-Bas a été refusée, a pu s’exprimer lors d’une réunion organisée en France. La prise de position des Pays-Bas était plus apparentée à une réaction que nous aurions pu prévoir du gouvernement français, si souvent champion dans la défense de valeurs républicaines. Peut-être les Français se rendent-ils compte, finalement, que parfois vous devez « ajuster » légèrement vos principes, pour vivre paisiblement avec vos voisins bruyants.

Il est peu probable que les relations entre les Pays-Bas et la Turquie vont, au fil des semaines ou des mois à venir, se normaliser. Erdogan en a trop dit pour faire demi-tour sans perdre la face. Pour l’instant, bien que le président de la Turquie se soit peut-être égaré aux  Pays-Bas, il a probablement gagné des points à la maison. Ceci est, pour lui du moins, le plus important. Son message au peuple turc est clair: un pays tel que les Pays-Bas, feignant d’être si démocratique en permettant la liberté d’expression, ne permet pas à des politiciens turcs  de promouvoir librement leurs tentatives d’établir une démocratie vraie en Turquie. La vérité est que si les Pays-Bas sont une république bananière, Erdogan a laissé tomber une peau de banane sur laquelle il ne faudrait pas glisser.

J’ai mon propre conseil pour Erdogan et d’autres politiciens turcs, pour ce que ça vaut : si vous voulez venir aux Pays-Bas, vous serez les bienvenus. Vous et votre peuple n’êtes pas nos ennemis. Nous avons un seul ennemi qui nous intimide sans cesse, et contre lequel nous nous battons tous les jours: l’eau. Notre pays est merveilleux, et nous avons un mot pour le décrire. Je n’arrive pas à trouver une traduction tout à fait juste en français correspondant à la façon dont ce mot est utilisé. C’est le mot « gezellig ». Le mot « confortable » conviendrait le mieux, bien que la traduction ne soit pas parfaite. Et je souhaite que les Pays-Bas restent un pays confortable. Ainsi, la prochaine fois que vous passez par chez-nous, assurez-vous de laissez votre démocratie bidon à la maison.

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