El Mismo Sol: Corruption et Pauvreté au Pérou

Un mandat d’arrêt international a été émis à l’encontre de l’ancien Président péruvien Alejandro Toledo, suite à des allégations de pots-de-vin, estimés à  $20m, versés par le géant brésilien de la construction, Odebrecht. L’ancien président, en contrepartie, aurait accordé un contrat lucratif pour la construction d’une route transocéanienne entre le Brésil et la côte péruvienne. Toledo ne serait pas le premier président péruvien coupable de corruption. En 2006, l’ex-président Alberto Fujimori (1990-2000) s’est exilé au Japon après avoir détourné près de $600m des caisses de l’état. Il a été condamné à plus de 30 ans de prison ferme. Les affaires de corruption au Pérou contrastent fortement avec  la pauvreté qui est si répandue dans le pays. Bien que le PIB du Pérou ait augmenté régulièrement depuis les années  2000, les chiffres officiels démontrent qu’en 2015, plus de 20% de la population vivait en-dessous du seuil national de pauvreté. Pour l’économiste péruvien, Hernando de Soto, l’incapacité du Pérou, et d’autres pays du tiers monde, à bénéficier  du capitalisme, résulte de leur incapacité à produire des capitaux. J’ai été plusieurs fois au Pérou, chez  la famille de mon épouse péruvienne. Loin des images enchanteresses de Cusco, j’ai été témoin des luttes quotidiennes des Péruviens. Au pays des Incas qui ont tant vénéré le soleil, ce même soleil devrait briller pour chacun, “El mismo sol”.

Pisco, province d’Ica

Pisco est une petite ville située à 240 kilomètres au sud de Lima. Pisco en Quechua signifie “l’oiseau”, et la région est souvent visitée en raison de la présence d’animaux et d’oiseaux marins dans la réserve nationale de Paracas. Nous avons effectué un circuit en bateau aux Islas Ballestas, une collection d’îles proches de la côte, où l’on peut observer un grand nombre d’espèces d’oiseaux ainsi que des otaries. Du bateau, on peut admirer l’El Candelabro, une lampe géante creusée profondément dans le sable rugueux, de la même manière que les lignes de Nazca.

Les parents de mon épouse, que nous appelons affectueusement Papito Pablo et Mamita Tina, ont vécu toutes leurs vies dans un petit pavillon d’adobe entouré par un terrain plus ou moins cultivable, pas loin de Pisco. L’adobe est un matériau de construction fait à partir de terre et d’un matériel souvent organique. En fait, il y a deux pavillons. Le premier comporte une seule pièce équipée d’un réfrigérateur puisque, jusque récemment, c’était la seule habitation fournie en électricité. Nous sommes parvenus à obtenir une connexion pour le pavillon pricipal, mais par manque de place, le réfrigérateur est resté où il est, à 70 mètres de la cuisine. Les toilettes sont également éloignées du pavillon principal, et comme dans la majeure partie du Pérou, vous ne pouvez pas jeter le papier toilette directement dans le bac.

Papito Pablo vient de fêter ses 90 ans. Plein d’énergie et parvenant  toujours à partager avec nous des histoires vécues dans sa jeunesse, c’est un vrai plaisir de converser avec cet homme, et nous avons même parlé du Brexit. Comme pour le reste de la famille de mon épouse, le Brexit pour lui ne fait aucun sens. Avec les années, Papito Pablo a dû diminuer la quantité de travail qu’il mène à bien sur la terre. La majeure partie de la terre est maintenant louée et les récoltes, principalement du maïs, sont vendues dans les  marchés régionaux. Mais il se réveille toujours à l’aube et, quand mon fils et moi nous nous réveillons vers 9 heures, il est en train de  travailler dur depuis plusieurs heures, s’occupant, entre-autres,des patates douces et des haricots, si essentiels pour leur survie.

Mais Papito Pablo aime la vie qu’il mène dans l’El campo (le champ), malgré la distance qui le sépare de ses 3 filles, de son fils et de ses petits-enfants, tous à Lima. Je suis sûr que le secret de sa longévité est lié au fait qu’il n’habite pas à Lima.

Nous avons également visité le père de Mamita Tina, l’arrière grand-père de mon fils, 96 ans. La sœur de Mamita Tina s’occupe de lui, et ils vivent ensemble, également dans un pavillon d’adobe. Il est regrettable de voir que la sénilité a pris le dessus, mais dans des rares moments de lucidité il est parvenu à me dire ce qu’il pense du gouvernement actuel du Pérou. “Ils devraient tout être mis dans un autobus, de l’essence versée au-dessus de l’autobus, et  bang…” dit-il, frottant ses deux mains ensemble comme pour se servir d’une allumette. Vous pouvez comprendre ses sentiments et même être d’accord avec lui. Comment peut-on contredire un homme de 96 ans qui n’obtient pratiquement aucune aide du gouvernement et qui a survécu un séisme de magnitude 8.0 en 2007? Par chance, il se trouvait dehors lorsque la terre a tremblé, et impuissant contre les forces de la nature, n’a pu qu’observer l’effondrement de son logement en moins de 10 secondes. Après le tremblement de terre, il a dormi sous une tente pendant des semaines, jusqu’à ce que son pavillon ait été reconstruit.

 

Les deux facettes de Lima

Avec sa population avoisinant les 11 millions, Lima est la 30ème ville au monde en termes de densité de population, se classant  juste avant  Londres. Lima est un panaché sans fin d’automobilistes doués d’une imagination débordante, de tempéraments explosifs  et d’une capacité d’entreprendre intuitive. Pratiquement chaque bâtiment dans les zones les moins aisées de la capitale semble être une entreprise. Il est peu probable que la majorité de ces entreprises soit légale et enregistrée en bonne et due forme. Dans son étude intitulée “le Mystère du Capital”, l’économiste péruvien Hernando de Soto croit que le manque d’écritures témoignant de la valeur des entreprises privées et de la propriété des terrains, est la raison fondamentale à l’origine de l’incapacité du Pérou de tirer bénéfice du système capitaliste. Beaucoup d’autres pays du tiers monde souffrent du même problème. De Soto a traversé des champs de riz en Indonésie, incapable de savoir qui possède quoi. La seule chose qui pourrait le guider à définir les limites des parcelles était l’aboiement des chiens.

Pendant que je flânais dans les champs de riz, je n’ai eu aucune idée sur où se trouvaient  les limites des propriétés. Mais les chiens le savaient. Chaque fois que j’allais d’une ferme à l’autre, un chien différent aboyait. Ces chiens indonésiens peuvent avoir été ignorants de la loi formelle, mais ils étaient certains quant aux capitaux que leurs maîtres détenaient.

Hernando de Soto – Le Mystère du Capital

Pour  de Soto, “la plupart des pauvres possèdent déjà les capitaux nécessaires pour faire un succès du capitalisme“. C’est simplement qu’ils ne le savent pas et n’ont aucune manière de prouver la valeur de ce qui ils possèdent. Puisque les capitaux ne sont pas documentés, ils ne peuvent pas être employés à des fins d’investissement comme prêts fianciers ou comme actions par des banquiers et des investisseurs, respectivement. La plus jeune sœur de mon épouse, célibataire, a monté un petit magasin dans une annexe de l’appartement qu’elle partage avec l’une de ses sœurs, son mari et sa nièce. Comme tous les petits magasins des quartiers les plus pauvres de Lima, vous ne pouvez pas entrer dans le magasin et devez acheter les marchandises à travers les treillis d’une porte blindée, sans doute pour des raisons de sécurité. L’appartement est situé dans l’arrondissement Los Olivos de Lima, officiellement décrite comme l’une des zones les plus dynamiques de la capitale. Mais d’après ce que j’ai vu, la pauvreté fait toujours bel et bien partie de la vie à Lima, y compris  Los Olivos.

Depuis ma première visite à Lima, en 2004, rien ne semble avoir changé. Certes, quelques bâtiments ont  été terminés mais, d’une façon générale, mises à part les zones plus aisées, telles que Miraflores, Lima reste un chantier de construction colossal. Les drapeaux péruviens flottent sur un bon nombre de toitures de bâtiments inachevés, et il semble que les Péruviens aiment leur pays plus que leurs maisons, en dépit des circonstances. A Lima, nous avons dormi chez la sœur ainée de mon épouse. Son appartement est également situé dans l’arrondissement Los Olivos. Le bâtiment, comportant 4 appartements, est propre et moderne. A quelques mètres de notre ruelle, l’artère principale n’était pas goudronnée la dernière fois que j’étais venu à Lima. Cette fois-ci,  deux ans plus tard, rien n’avait changé. Il m’a semblé, néanmoins, que les travaux sur un coté de l’artère avaient quand même avancé par rapport à ma dernière visite. L’explication de cette situation curieuse est que les deux côtés de l’artère appartiennent à des zones différentes de la ville ayant chacune leur propre planning.

Papito Pablo et Mamita Tina sont venus à Lima avec nous, pour nous accompagner à l’aéroport. Nous avons passé le dernier jour à Miraflores, la zone la plus aisée de Lima. L’hôtel JW Merriot domine la baie de manière majestueuse, et pour €400 par nuit, vous avez droit à une vue panoramique sur l’océan pacifique. Les jardins et les parcs le long du bord de mer sont impécables, de même que l’aéroport international Jorge Chavaz, de l’autre côté de la capitale. C’est tout le reste qui aurait besoin  d’être épongé.

Le temps passe et nous sommes bientôt sur le chemin du  retour. Avant de disparaitre dans le couloir menant aux contrôles de sécurité, nous nous retournons une dernière fois pour dire au revoir à ceux que nous laissons. J’ai aperçu deux larmes sur les  joues de mon fils. Il essayait de cacher ses émotions, mais les larmes l’ont trahi.

“Pourquoi es-tu triste ?” lui ai-je demandé, “Nous retournons à la maison et tu retrouveras ta console de jeux et tes copains.”

” Je vais languir Papito Pablo,” m’a-t-il a dit. Je l’ai serré dans mes bras pour le consoler et j’ai chuchoté, “Je le sais, et je vais te dire quelque chose, moi aussi, il va me manquer.”

Nous avons passé les douanes et l’avion est parti à l’heure. Vingt heures de voyage pour retomber de nouveau dans la réalité, notre réalité pour être plus précis. Hors du Pérou, de nouveau dans l’Europe plus proche du Brexit, dont l’importance a été fermement remise à sa place par mon court séjour au Pérou.  Je suis peut-être plus concerné par l’avenir de ma petite nièce péruvienne que par les états d’âme de la première ministre britannique, Theresa  May.

 

 

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